Décret contesté, suspension, puis validation par la CJUE : la vérification d'âge sur les sites pornographiques a des conséquences pour plateformes et créateurs.
Le contexte
La question de l’accès des mineurs aux contenus pornographiques en ligne occupe le législateur français depuis 2020, mais c’est la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l’espace numérique (loi SREN) qui a doté l’Arcom de pouvoirs de sanction et de blocage administratif effectifs. Deux ans plus tard, l’obligation de vérification d’âge est passée par toutes les étapes d’un contentieux à rebondissements (suspension, rétablissement, question préjudicielle) avant de sortir consolidée d’une décision de la Cour de justice de l’Union européenne rendue au printemps 2026.
Le décret qui étend l’obligation aux sites établis ailleurs dans l’UE
Le référentiel technique de l’Arcom, qui fixe les exigences minimales des dispositifs de vérification d’âge, s’imposait déjà aux services établis en France. Par un arrêté du 26 février 2025, les ministres chargés de la culture et du numérique ont étendu cette obligation à des services établis dans d’autres États membres de l’Union européenne mais accessibles depuis la France, visant nommément des plateformes comme Pornhub, YouPorn ou RedTube, soit dix-sept sites au total.
Un contentieux tranché en deux temps
Le tribunal administratif de Paris a suspendu cet arrêté par une ordonnance du 16 juin 2025. Saisi en référé, le Conseil d’État a annulé cette suspension le 15 juillet 2025, rétablissant l’obligation : faute d’urgence caractérisée, il a rejeté la demande de suspension sans se prononcer ni sur la légalité au fond de l’arrêté, ni sur la question prioritaire de constitutionnalité soulevée par les sociétés requérantes. Le Conseil d’État a relevé que l’arrêté n’interdit pas la diffusion de contenus pornographiques aux adultes, mais impose seulement un dispositif de vérification d’âge assorti de garanties, sans atteinte disproportionnée à la liberté d’expression ou à la protection de la vie privée.
La CJUE ferme la porte à l’argument du pays d’origine
Le Conseil d’État avait, dès mars 2024, saisi la Cour de justice de l’Union européenne d’une question préjudicielle : la France peut-elle imposer ses règles de protection des mineurs à des services établis dans un autre État membre, alors que la directive e-commerce consacre en principe la compétence du pays d’origine ? Dans son arrêt du 16 juin 2026 (affaire WebGroup Czech Republic et NKL Associates), la CJUE a répondu par l’affirmative : la protection des mineurs et de la dignité humaine peut justifier une mesure nationale dérogeant au principe du pays d’origine, dès lors que cette mesure, en l’espèce l’obligation de vérification d’âge, reste proportionnée à cet objectif.
Une application qui se durcit sur le terrain
Au-delà du contentieux, l’Arcom a intensifié ses contrôles tout au long de l’année : envoi d’observations aux sites non conformes, puis mises en demeure fixant un délai (quinze jours dans les dossiers les plus récents) pour se conformer au référentiel, à défaut de quoi les sites s’exposent à des mesures de blocage ou de déréférencement. Le référentiel impose par ailleurs que chaque dispositif de vérification propose au moins une solution de « double anonymité » : le site consulté reçoit une preuve de majorité sans connaître l’identité de l’utilisateur, tandis que le tiers vérificateur connaît l’identité sans savoir quel site est consulté, une architecture pensée pour éviter la création d’un fichier centralisé reliant identité et consommation de contenus pour adultes.
Pour les opérateurs de plateformes de contenus pour adultes, la période d’incertitude contentieuse est close : l’obligation de vérification d’âge conforme au référentiel Arcom s’applique désormais sans ambiguïté, y compris pour les services établis ailleurs dans l’Union européenne. Pour les créateurs de contenu qui opèrent via ces plateformes, la consolidation de ce cadre a également une incidence directe sur le choix et la solidité juridique des intermédiaires technologiques auxquels ils confient leur activité, sur la conformité RGPD des dispositifs de vérification déployés, et sur l’anticipation d’une régulation qui, après deux ans de contentieux, s’oriente clairement vers un renforcement continu plutôt qu’un assouplissement.